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Dialogue avec une illustratrice jeunesse : dessiner pour éveiller l’imaginaire

Par Maxime
6 minutes

Rencontre avec Marion, illustratrice jeunesse : entre couleurs, rêves et narration


Au fil des rayons des librairies ou des albums partagés à l’heure du coucher, les illustrations jeunesse jouent un rôle déterminant dans l’accès à la lecture et à l’imaginaire. Mais comment naissent ces images capables de capter l’attention et d’enchanter petits et grands ? Pour le savoir, amourauquotidien.fr est parti à la rencontre de Marion Legrand, illustratrice jeunesse reconnue, dont les univers sensibles accompagnent des dizaines d’albums et romans plébiscités par les familles comme par les écoles.
Dans cet entretien, elle nous ouvre ses carnets et partage réflexions, techniques et inspirations pour dessiner non seulement « beau », mais « vivant » et stimulant l’imaginaire des enfants.


Un métier-passion : dessiner pour raconter et transmettre


Pour Marion, l’envie de dessiner a toujours été liée à la narration : « Dès toute petite, je préférais inventer des personnages et leur monde plutôt que de recopier le réel. Un dessin était pour moi une porte d’entrée vers une histoire, un moment suspendu prêt à s’élargir dans l’esprit de celui qui regarde. »
Après des études aux Beaux-Arts et quelques années dans l’édition, elle s’oriente vers la littérature jeunesse presque naturellement : « Les enfants sont des spectateurs exigeants. Ils repèrent la sincérité d’un trait, la cohérence d’un univers. C’est un vrai défi mais aussi une chance, car ils acceptent l’audace graphique et l’expérimentation plus facilement que les adultes. »


Des sources d’inspiration variées, au service de l’imaginaire


Loin de s’enfermer dans un style unique, Marion cultive une curiosité omnivore : « Je puise à la fois dans l’album classique – Maurice Sendak, Tomi Ungerer, Claude Ponti – et dans des formes plus actuelles, la bande dessinée, l’illustration contemporaine, la mode, la nature... Le cinéma d’animation ou même les affiches anciennes sont aussi de grandes sources de trouvailles pour moi. »
L’essentiel, selon elle : « Rester à l’écoute du monde, croiser les univers, pour apporter une transversale d’images susceptibles de parler aux enfants d’aujourd’hui. L’illustration jeunesse a tout à gagner à oser la hybridité. »


Techniques et processus de création : entre intuition et rigueur


Si l’image achevée paraît souvent spontanée, le chemin pour y parvenir est fait de multiples allers-retours : « Généralement, je commence par me documenter sur l’histoire ou le thème de l’album, ne serait-ce que pour m’imprégner de l’atmosphère. Puis je réalise au crayon des recherches de personnages, d’ambiances, je griffonne des postures, des émotions. »
Vient ensuite le choix des techniques : « Je travaille majoritairement en numérique (tablette graphique), ce qui me laisse une grande liberté de retouche, mais j’aime aussi mêler à cela des textures à l’aquarelle, au pastel sec, ou intégrer des papiers découpés scannés pour apporter une chaleur tactile. » Une hybridation des outils qui offre, selon Marion, « le meilleur des deux mondes » : précision, vivacité, et poésie de l’imperfection.


L’illustration jeunesse, un dialogue entre texte et image


Dans les projets d’édition jeunesse, l’illustratrice ne travaille jamais seule : « Le binôme auteur-illustrateur est fondamental, il faut que nos deux voix se complètent. Ma mission n’est pas seulement de ‘décorer’ un texte, mais de lui apporter une couche supplémentaire de sens, parfois même d’interpréter ou d’aller là où l’auteur laisse des zones de liberté. »
Parfois, un contact direct s’établit avec l’auteur ; parfois, l’échange se fait via l’éditeur. L’enjeu reste le même : « Respecter le récit tout en laissant assez de portes ouvertes dans l’image pour que l’enfant puisse inventer, prolonger, rêver. Les albums qui m’ont marquée enfant étaient ceux où tout n’était pas dit – l’image laissait de l’espace à mon imagination. »


Créer des personnages qui éveillent l’empathie


Comment inventer des figures qui marquent l’imaginaire et suscitent l’empathie des jeunes lecteurs ? « Il ne s’agit pas seulement de dessiner des enfants ou des animaux ‘mignons’. Un vrai personnage a une attitude, une émotion, même dans la posture la plus simple. Pour y parvenir, je travaille beaucoup les regards, les mains, des détails minuscules qui incarnent une humeur ou une inquiétude. 0Il faut que l’enfant puisse ‘s’installer’ dans le personnage, se dire : 'ça pourrait être moi'. »


  • Astuce : Marion recommande, pour les jeunes illustrateurs, de dessiner régulièrement d’après leurs proches, d’observer les gestes quotidiens, afin de nourrir leur galerie de personnages authentiques et variés.

Dessiner l’environnement : textures, décors et couleurs


Le décor en illustration jeunesse ne se contente pas d’être un fond inerte : « Le choix des couleurs, des matières, des échelles, tout cela contribue à créer une atmosphère propice à l’éveil de l’imaginaire. Je laisse volontairement des zones floues ou indéfinies pour que chacun puisse y projeter ses propres rêves. »
Dans la composition d'une page, Marion attache beaucoup d’importance aux motifs, aux objets cachés, aux jeux de lumière : « Ce sont des accroches visuelles qui invitent l’enfant à fouiller le dessin, à inventer d’autres histoires dans l’histoire. »


Des conseils pratiques pour s’initier à l’illustration jeunesse


  1. Lire et regarder beaucoup : « Explorez la diversité des illustrations, collectionnez les albums qui vous touchent, analysez-les : pourquoi certaines images vous accrochent-elles plus que d’autres ? »
  2. Pratiquer quotidiennement : « Même cinq minutes par jour, croquez un geste, une scénette, un objet insolite. Rien ne vaut la régularité pour progresser. »
  3. Accepter l’imperfection : « Un trait hésitant ou une couleur trop vive peuvent parfois donner plus de force et d’humanité à une image que la recherche du ‘beau’ académique. »
  4. Tester des techniques mixtes : « Fabriquer ses propres outils, mixer encres, papiers, collage, aquarelle, permet de forger une signature graphique unique. »
  5. Partager, demander des retours : « Participer à des forums, des groupes en ligne, envoyer ses images à des proches ou des professionnels : les retours, même critiques, sont précieux pour évoluer. »

L’illustration jeunesse au service de l’émancipation


Bien plus que de ‘jolies images’, l’illustration jeunesse peut jouer un rôle formateur : « J’espère que mes images éveillent la curiosité et la confiance. Quand un enfant, même timide, prête attention à un détail, s’interroge sur l’arrière-plan ou imagine une suite, c’est une victoire. »
Marion souligne aussi la responsabilité des artistes face à la diversité : « Montrer des personnages pluriels, mêler les cultures et les codes artistiques, c’est offrir à chaque enfant la possibilité de se projeter et de s’inventer mille vies. »


Évolution du métier : réseaux, numérique et enjeux de demain


Le paysage de l'édition jeunesse est en pleine mutation : « Les réseaux sociaux, Instagram en tête, ont changé la diffusion et la visibilité des illustrateurs. On peut aujourd’hui publier ses planches, rencontrer un éditeur ou trouver un public sans délais. Mais il faut apprendre à se protéger (droits d’auteur), accepter la concurrence globale, et garder du temps pour travailler des projets en profondeur, loin du flux immédiat. »
Le numérique n’est pas sans poser question : « La génération d’images automatisées (IA) questionne le statut de la création et la singularité artistique. Mais au fond, l’imaginaire, l’humour, l’étrangeté d’une image pensée pour un enfant, aucune machine ne saura le reproduire complètement. »


Des albums pour ouvrir l’imaginaire : coups de cœur de l’illustratrice


  • « Le Géant aux oiseaux » de Germano Zullo et Albertine : Pour sa poésie du détail, ses pages aérées, jamais bavardes.
  • « La couleur des émotions » d’Anna Llenas : Pour la liberté créative apportant un propos sur les émotions enfantines.
  • « Deux en une » d’Agnès de Lestrade et Claude K. Dubois : Pour le trait tendre et sa capacité à représenter la complexité de l’enfance.
  • « Les aventures improbables de M. Personne » de Joanna Concejo : Un trésor d’imagination où chaque planche suscite le questionnement.

Conclusion : dessiner, un langage pour grandir


À travers ce dialogue, Marion Legrand nous rappelle à quel point l’illustration jeunesse est une aventure collective, au croisement de l’art, de l’émotion et de la transmission. Dessiner pour éveiller l’imaginaire, c’est offrir à chaque enfant une première bibliothèque d’images intérieures, sur lesquelles il pourra bâtir ses rêves et sa confiance.
Sur amourauquotidien.fr, nous encourageons tous les lecteurs, qu’ils soient parents, enseignants ou artistes, à valoriser l’art de l’illustration jeunesse.
Que vous dessiniez pour le plaisir ou envisagiez de vous lancer, laissez voguer votre crayon et partagez vos coups de cœur, vos expérimentations ou vos ouvrages favoris dans notre rubrique Communauté.
L’éveil de l’imaginaire commence souvent par un simple trait de crayon…


Et vous, quel album illustré a marqué votre enfance ? Quels sont les illustrateurs ou illustratrices qui éveillent aujourd’hui vos rêves et ceux de vos enfants ? Venez partager vos recommandations sur amourauquotidien.fr !
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